Art_dans_lair_julie_mathieuDès le 28 janvier, Le Centre d’Art le Lait présente Echos #6 – White papers, proposé par une artiste régionale toulousaine, Julie Mathieu. Fascinée par l’univers du mouvement, elle travaille autour de cette thématique qui nous tra­ver­se et nous orien­te dans les ques­tion­ne­ments iden­ti­tai­res inti­mes, sociaux et cultu­rels.

L’ins­tal­la­tion pensée pour la Box des Moulins Albigeois est issue du tra­vail en rési­dence avec des per­son­nes en perte de mémoire, réin­ven­tant leurs pré­sences au monde au tra­vers du mou­ve­ment et du geste dansé. Le fruit de cette expé­rience donne lieu à une ins­tal­la­tion de l’artiste : un envi­ron­ne­ment en papier, don­nant son titre à l’expo­si­tion, épuré et mini­mal, cons­truit comme un ensem­ble orga­ni­que, un dédale au cœur duquel sont pro­je­tés des frag­ments vidéos, issus des séan­ces de tra­vail menées à l’EHPAD. Pour appréhender au mieux sa démarche artistique, nous l’avons rencontré.


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█ ▌Interview de Julie Mathieu

  ADA : Comment avez-vous débuté dans le monde l’art ? 

▲ J.M : Je me suis toujours intéressée aux arts plastiques ; petite je voulais être dessinatrice, puis l’orientation vers les arts visuels a été évidente. J’ai d’abord commencé mes études à la fac d’Arts plastiques de Bordeaux qui présentait un programme très équilibré entre pratique et théorie, puis j’ai bifurqué vers les Beaux Arts de Madrid en Espagne où j’ai pu découvrir une toute autre conception de l’enseignement artistique.

Ces années madrilènes m’ont permis de faire évoluer ma pratique et de l’ouvrir à d’autres disciplines comme la danse et le son. Je suis ensuite rentrée en France pour prolonger mon cursus par un Master pro Pratiques artistiques et action sociale à Bordeaux, pour mieux comprendre les enjeux et possibilités des projets artistiques participatifs. Après quelques digressions dans la danse et dans l’illustration et un break de quelques mois aux Etats Unis, je suis arrivée à Toulouse, ville très dynamique qui a été un coup de coeur. J’ai recommencé à formuler des projets de création, avec le soutien de la DRAC, de la Mairie de Toulouse (bourse Toulous’up 2014) et de diffuseurs artistiques comme le Centre d’art Le LAIT à Albi ou des galeries d’art à Madrid.

  ADA : Quel est votre processus créatif, de la naissance d’une idée à l’œuvre finale ?

▲ J.M : Il y a une foule d’idées qui viennent alimenter ma curiosité, je les note puis laisse décanter avant de faire le tri et approfondir celles qui peuvent vraiment déboucher sur un projet artistique. Souvent c’est un mot ou une situation qui m’interpelle par sa sémantique ou sa pluralité d’interprétations. Ils m’apparaissent comme un espace, un interstice de réflexion.

Ces découvertes s’accompagnent d’une préconception de ce que pourrait être la pièce finale à laquelle s’ajoutent les envies formelles de travailler avec certains mediums ou techniques. Je décortique ce mot ou cette situation pour en dégager les tensions sous jacentes en faisant des recherches étymologiques, philosophiques, artistiques,… Puis je construis une forme (environnement, performance, image, …) à partir du point de gravité entre ces tensions. J’aime en parler autour de moi à des amis du milieu artistique mais aussi à de vrais profanes pour avoir des retours de publics variés qui me permettent de garder le cap sur un travail artistique que je souhaite accessible et pouvant s’apprécier à plusieurs degrés.


CRASH / Extraits vidéo // Julie Mathieu from Julie Mathieu on Vimeo.


  ADA :  Qu’est-ce qui vous influence ? 

▲ J.M : L’apprentissage des langues étrangères m’a beaucoup influencé au début, dans l’existence ou l’absence de certains mots dans différentes cultures et dans la question de l’universalité des émotions et des pratiques sociales.  Plus globalement ce sont les conduites sociales qui m’intéressent et particulièrement celles autour des marges. Pour cette expo c’est en écoutant ma sœur Sophie parler de son travail d’ergothérapeute auprès de personnes atteintes de démences de type Alzheimer que m’est venue l’envie de monter un projet sur la question identitaire dans les divergences de repères face au temps et à l’existence.

Aujourd’hui je me dirige plutôt vers les questions de genre, d’identités et d’orientations sexuelles. Je cherche des formes visuelles et chorégraphiques qui traduisent ce que ces questions mettent en jeu. C’est un terrain d’exploration qui m’intéresse beaucoup dans le concept de normes, les tabous sociaux et l’évolution des mentalités. 

© Julie Mathieu, CRASH, 2016

© Julie Mathieu, CRASH, 2016

  ADA : Des artistes références ?

▲ J.M : Beaucoup ! Il y a la plasticienne Sophie Calle qui puise ses idées dans sa vie personnelle et qui implique les autres dans la réalisation de ses œuvres. Je suis séduite par l’univers esthétique et la profondeur du travail de Matthew Barney. Les chorégraphies d’Anne Teresa De Keersmaeker me fascinent dans leur rapport aux mathématiques et au son. J’aime beaucoup la subtilité des pièces d’Aurélien Bory qui croise scénographie et mouvement. J’ai eu l’honneur de travailler pour Claudia Castellucci qui propose des œuvres interdisciplinaires, entre performance, danse, son et écrits théoriques. 

Plus récemment j’ai fait deux superbes découvertes : l’installation sonore The Visitors de Ragnar Kjartansson’s présentée au Printemps de Septembre à Toulouse en 2016 et les performances pour la carte blanche donnée à Tino Sehgal au Palais de Tokyo à Paris fin 2016 !

  ADA : Dans votre exposition, vous abordez la thématique du mouvement…

▲ J.M : Je travaille les mouvements dans mes projets, ceux invisibles de nos questionnements intimes, sociaux ou culturels que je matérialise au travers de compositions visuelles, de postures, de gestes et d’actions. Dans le cadre du projet Les comédiens réalisé pour l’expo White papers, mon intérêt s’est porté sur les mouvements de « réveils » de personnes en perte de mémoire. Dans quelles conditions ils apparaissent et que traduisent-ils de leur présence à la vie ? Ce sont des instants où la personne est « là », connectée à elle-même et en échange avec les autres. Au cours de ma résidence artistique, j’ai essayé de créer des conditions d’apparition de ces mouvements afin de capturer par le biais de la vidéo leurs manifestations au travers d’un geste ou d’une phrase chorégraphique.

  ADA : Vous êtes engagée dans des démarches culturelles et solidaires, comment faites-vous le parallèle avec votre travail artistique ?

▲ J.M :  Je ne dirais pas que je suis engagée dans des démarches culturelles et solidaires car je ne suis ni militante, ni thérapeute, ni sociologue. Je suis artiste et ma curiosité se porte sur les personnes comme elle se porte sur les matériaux ou sur les lieux pour d’autres. Je ne fais que mettre le doigt sur une situation et faire apparaître les questions qui résultent des tensions entre certaines conceptions, comportements au sein de notre société. Mes projets ont un objectif uniquement artistique même s’ils peuvent présenter un intérêt thérapeutique ou sociologique. 

  ADA :  Vous êtes dans la peau du spectateur de votre exposition, quelle est votre réaction ?

▲ J.M : J’imagine qu’en référence à ce qui me plaît habituellement en tant que public j’aimerais le côté immersif de l’installation, cette expérience à la fois ludique d’un dédale de papier qui semble en mouvement et crée des sons à notre passage autant que son caractère fragile et précieux. Je crois que j’apprécierais m’y balader et m’y arrêter, contempler les projections vidéo et les laisser m’hypnotiser par leurs mouvements et leur esthétique. 


Si vous étiez : 

– un film : Les demoiselles de Rochefort de Jacques Demy

– un son, morceau, artiste musical : David Bowie !!

– un objet : une paillette

– un instant : une seconde d’euphorie